« l'opinion des comportementalistes sur l'évaluation comportementale »
L'évaluation comportementale sur
le grill... La délation au détriment de la prévention ? Les
comportementalistes n'en veulent pas !
Aujourd'hui, le chien est au centre des débats concernant les morsures et
principalement celles qui, par les conséquences graves qu'elles engendrent
aux personnes, font les titres les mieux placés dans la presse et les
médias.
Tous les regards se tournent donc vers le chien, celui qui a déjà mordu,
celui qui mord, celui qui pourrait mordre et c'est sous cet angle qu'il est
proposé aux Sénateurs et aux Députés d'examiner un projet de loi visant,
nous dit-on, « à renforcer les mesures de prévention et de protection des
personnes contre les chiens dangereux ».
On aurait pu attendre de nos instances politiques qu'elles se placent dans
une autre perspective de la situation que celle prises par les médias. Se
doter d'une analyse plus élargie pour mieux considérer le problème des
morsures tel qu'il est réellement aurait permis de cerner et choisir
judicieusement les mesures capables de construire une véritable prévention
telle qu'elle est attendue.
Se décentrer de l’idée du chien
isolé de son groupe familial
Or, ce qui résulte aujourd'hui des
lectures en séance publique au Sénat et à l'Assemblée Nationale montre une
même orientation prise dans les textes que celle du sensationnel médiatique
: la catégorisation du chien, l'évaluation du chien, le contrôle du chien.
Tâche impossible semble-t-il pour nos élus que de se décentrer du chien et
de ses prétendus troubles pour arriver à faire l'examen du réel des
morsures. Car sont-ce les chiens qui sont dangereux, ou sont-ce les
situations qui sont dangereuses ?
Le principe de l'évaluation comportementale telle qu’elle est présentée
aujourd'hui établit que le vétérinaire occupe une position centrale. Certes,
il peut à son libre choix requérir l'avis d'un « sapiteur », c'est-à-dire
toute personne dont il jugera les compétences utiles et nécessaires pour
forger ses conclusions, mais rien ne vient faire précision en ce domaine.
Ceci manque véritablement de clarté pour le public et d'équité pour les
professionnels. En effet, tel propriétaire de chien se verra convoqué dans
le cabinet vétérinaire uniquement pour l'établissement de la grille
d'évaluation du chien mais tel autre propriétaire se verra en plus dirigé
vers un ou plusieurs « sapiteurs » qui étayeront le dossier de leurs
observations/recommandations.
Ceci signifie que l'évaluation comportementale pourrait bien ne pas être de
la même teneur (ni du même coût) pour tous, ni avoir les mêmes conséquences
pour les chiens et leurs propriétaires.
Si un comportement est une réponse de l'organisme (le chien) à
l'environnement (le contexte), il est quand même étonnant de vouloir
instaurer des mesures visant à évaluer (prédire) ces réponses en s'exonérant
de l'étude minutieuse du contexte de vie. Car, et c'est une constante pour
les accidents qui ont été médiatisés comme pour tous les autres, les
morsures surgissent principalement dans le milieu familial.
Et l'on peut observer la même difficulté à se décentrer du chien : il faut
chercher à prédire ce que ce dernier pourrait produire comme comportement !
Une mission bien improbable pour tout professionnel ayant une formation en
éthologie (une science, qui a donc le souci de la précision et écarte les
données incomplètes).
Peut-on encore dignement rester dans un tel déni quand tous les accidents,
graves ou moins graves, qui surviennent de manière souvent inattendue (donc
non-prédictive, imprévisible) nous rappellent que n'importe quel chien peut
déployer une conduite agressive.
Le chien adapte son comportement en réponse/réaction directe ou indirecte à
ce qu'il vit, et en fonction de ce qu'il a vécu, puisque façonné par toutes
les confrontations et expériences avec l'environnement depuis son plus jeune
âge.
La qualité des conditions d'élevage est le socle indispensable aux bonnes
capacités d'adaptation du chien. Sa stabilité émotionnelle en sera plus ou
moins forte ou réduite.
Cet équilibre dont le niveau et la constance se voient entretenus par les
situations de cohabitation (et tout l'imprévisible permanent qui les
caractérisent), montrent à quel point la présence de deux systèmes
d'organisation sociale (humaine et canine) peut devenir anxiogène pour tous
: l'animal qui ne comprend pas systématiquement ce que l’on attend de lui et
l’humain qui oublie (ou ignore) de considérer son chien comme différent de
lui dans ses attitudes et dans ses mœurs.
Nous sommes bien loin du chien seul qui serait à évaluer hors étude précise
des conditions de la cohabitation au quotidien et de l'influence qu'elles
exercent sur l'émotivité et la réactivité individuelle du chien...
Ceux qui paraissent les plus dociles, voire les mieux éduqués, ne se
soustraient pas plus aux circonstances ou aux déclencheurs possibles d'une
morsure, et c'est ce qui justement les rend surprenants pour l'entourage.
Un acteur unique pour
l'évaluation ?
Alors que si l'on venait à prendre le
recul nécessaire, il deviendrait évident à tous que « l'évaluation
comportementale » devrait laisser sa place à une « évaluation du risque ».
Ce nouvel angle pris nous permettrait de voir que l'évaluation seule du
praticien vétérinaire ne suffit pas à mesurer le risque. L'organisation de
la cohabitation au quotidien avec le chien, et son bon contrôle dans de
bonnes conditions ne peuvent pas manquer de figurer au tableau de
l'évaluation, et de fait, de la prévention.
Mais dans les textes actuels, aucun autre professionnel que le vétérinaire
n'est imposé, ce qui laisse à penser que l'étude minutieuse de la relation
et la cohabitation avec le chien (activité spécialisée du
comportementaliste), comme également le bon contrôle en extérieur, la bonne
familiarisation aux humains et la bonne socialisation aux congénères
(activité spécialisée de l'éducateur canin) ne seront mises en œuvre qu'au
hasard de la sensibilité des praticiens.
A noter, et ce n'est en rien anodin, que la deuxième lecture faite au Sénat
fin Mars 2008, impose à n'importe quel professionnel qui a connaissance
d'une morsure (dont ceux cités plus haut qui, malgré leurs compétences
respectives, ne sont pas impliqués de manière précise dans le processus dit
de « l'évaluation comportementale »), d'en faire la dénonciation auprès des
autorités.
Ainsi, seul un vétérinaire choisi sur la liste départementale se chargera de
l’évaluation comportementale.
La délation ? Pas question !
Comment vont donc opérer les
professionnels comme l'éducateur canin, ou le comportementaliste qui sont
habituellement appelés en cas de difficultés avec le chien ? Vont-ils, dès
qu'ils apprennent qu'une conduite agressive a eu lieu, même de faible
intensité avec seulement des atteintes superficielles, se déclencher en
délation et ainsi conduire les personnes (qui avaient fait le choix de se
tourner vers leur approche) chez un autre professionnel, acteur unique de «
l'évaluation comportementale » ?
Les comportementalistes sont contre cette mesure, et s'opposent à ce que
des personnes qui ont le libre choix de faire appel à un professionnel se
retiennent de le faire sous la crainte d'une dénonciation... Voilà
comment l'effet de mesures préventives se verrait alors parfaitement
détourné de l'objectif de réduire les risques.
Le fondamental de l'activité de comportementaliste repose sur l'étude des
relations et de la cohabitation entre l'humain et le chien et sur les
multiples influences (relationnelles et environnementales) qui peuvent mener
à des comportements dérangeants, voire risqués ou annonciateurs d'un danger
ultérieur. Une réorganisation du contexte de vie ne peut se faire qu'avec la
participation en toute conscience, et en toute confiance dans l'approche de
ce professionnel qui d'ailleurs a été choisi pour cela.
En se soumettant à la volonté de signalement de toute morsure d'un chien,
comme elle est proposée actuellement, le comportementaliste ruinerait le
cadre rassurant de son travail (qui invite justement les propriétaires à ne
pas dissimuler ou retenir des informations) et perdrait ainsi les lettres de
noblesse qu'il a acquises depuis de longues années auprès du public :
écoute, analyse, empathie, aide, guidance.
Ce n'est pas acceptable, pour ces professionnels qui non seulement se
verraient obligés de rediriger leurs activités vers un autre professionnel,
mais se verraient également obligés de trahir leur vocation et leur
déontologie.
En se décentrant du chien seul et en impliquant judicieusement tous les
professionnels qui ont un rôle à tenir , dans les compétences qui sont les
leurs en matière de gestion/cohabitation, on pourrait pourtant envisager un
peu plus sérieusement la question des morsures, de leur recensement et de
leur prévention.
Les comportementalistes attirent donc l'attention du législateur afin que
les décrets d'application veillent à organiser l'indispensable équilibre de
la mise en relation des différentes approches autour de l'évaluation des
risques, du traitement de l'information (statistiques), de la prévention et
de l'aide à apporter aux propriétaires de chiens. Et ce, en ne se centrant
pas sur le seul vétérinaire, mais également en définissant avec plus
d'évidence les « sapiteurs », le sens de leur engagement et leur nécessaire
implication dans le processus d'évaluation.
Michel Quertainmont - Danièle Mirat
Laurence Bruder-Sergent
Ce texte est diffusé au nom de
l'association de comportementalistes professionnels C.A.D.
http://www.comportementaliste-associationcad.org
et au nom de
la Fédération Européenne des Comportementalistes
http://www.comportementaliste-fec.org/